La page est blanche, impressionnante, presque livide. J’ai le titre avant la fin, quelques idées de milieu mais je ne sais pas trop où je vais. Parler du travail en ferme en général ou l’expérience de l’abattoir, commencer peut être avant toute chose par planter un décor. Etre satirique surtout, une grande dose de second degré et d’humour noir pour pouvoir supporter une réalité rapide, rapide car seulement deux semaines mais peut être déjà deux semaines de trop. Comme mentionner dans un précédent article, je me dois de cumuler 88 jours de travail en ferme pour obtenir ma deuxième année de visa en Australie. Le dit « farm work », c’est l’expérience ultime de ceux qui se lancent dans un visa vacances travail ici. Si vous vous renseignez ne serait ce qu’un peu sur le sujet, vous trouverez rapidement des histoires de cueillettes, de dortoirs, de jours pas signés ou encore pas payés, des fermiers salopards et des soirées au « goon » incontournables ! Etrangement, je n’ai pas vécu tout ça (ou presque), je suis passée au travers des mailles d’une expérience si ce n’est d’un cliché du travail en ferme. Je suis presque sure d’avoir loupé un petit côté authentique de mon visa mais finalement j’aurai eu la chance de la simplicité jusqu’à finir par le boulot de trop, le gore et le gluant, l’infâme et l’odeur qui colle à la peau. Je n’ai donc pas d’histoires à raconter qui donneront une image réelles de ce que peuvent être ces 88 jours, seulement mon expérience à moi, construit au file de trajets en stop et de rencontres.

La tailles des vignes à Mudgee

Je ne m’ennuierai pas à relire mon précédent article, savoir ce que j’ai déjà pu écrire ou pas mais mon premier travail en ferme, c’était un mois entre juillet et septembre, des mois en Australie où la fraicheur du matin vous reste encore sous la peau quand vous dormez sous la tente. C’était un mois de facilité, le travail autant que les conditions, c’était un mois sans plainte et sans problème. J’étais alors avec Charlotte et nous avons pendant quelques courtes semaines tailler des vignes et bu du vin. Certes nous avons eu mal aux mains, la douleur imprégnée dans les articulations, la paume calleuse et parfois le corps encore engourdi par le froid matinal. Les vignes épaisses et les sécateurs qui coupent parfois mal mais jamais de quoi se plaindre, des horaires agréables, des semaines faciles, des collègues de travail originaux et sympathiques, un chien pour nous tenir compagnie. C’était la douceur du soleil en milieu d’après midi, le vrai café du matin et les heures de peintures quand il pleut, la bouteille de vin appréciable et les trajets en voiture pour nous conduire matin et soir. Après l’expérience de l’hôtel, d’une direction lamentable, on avait presque du mal à y croire, c’est donc dans un environnement paisible et agréable que j’ai commencé mes jours.

Le « corn detasseling » à Dubbo

Puis fut le temps de Dubbo, de la vie en famille et du temps de travail en ferme presque officiel et bientôt plus officieux. Un mois dont j’aurai déjà parlé qui m’aura permis de cumuler 30 nouveaux jours mais surtout de découvrir une famille exceptionnelle. Un mois d’Australie authentique que je suis revenue voir mi décembre après mon passage en Asie. J’avais déjà passer Noël en auberge de jeunesse, un pêle-mêle de cultures magnifique, un Noël en pays Musulman sur le bateau à Lombok, un effort pour marqué le coup, un Noël en famille me paraissait alors comme un retour au source, une opportunité différente. Puis plus qu’une simple famille, j’ai eu ce sentiment de revenir chez moi et après quelques premières heures de retrouvailles un peu gênées, le naturel est revenu comme si je n’étais jamais partie. Le Noël australien et tous les autres d’ailleurs depuis que je suis partie, l’expérience en famille, ce sont des articles non écrits, des idées souvent qui me viennent en tête mais pour l’instant je me contenterai de parler de travail en ferme, quoi que je garde encore le meilleur pour la fin. Arrivé le 15 décembre, il me restait encore la moitié de mes jours à cumuler, après les douces festivités de fin d’année, il était donc temps de me remettre au travail et par chance une opportunité c’est offerte sur Dubbo. L’intérêt de ce genre de boulot, c’est qu’il parfois possible d’oublier CV et autres formalités, un sms peut parfois même suffire pour être embaucher puis arriver à 5h du matin pour un travail dont on ne sait pas grand chose. Une annonce sur internet, quelques détails difficilement obtenus et j’étais de nouveau dans les champs mais loin de moi la douceur de notre mois de septembre…

A peine le jour levé, le soleil s’abattait sur nous et la chaleur ne faisait que s’amplifier. Le travail était facile, pas vraiment physique quoi que beaucoup de marche mais rien à porter ou supporter. Je faisais alors du « corn detasseling », écimage de maïs apparemment en français quoi que la traduction me paraisse quelque peu erronée. L’idée était plutôt simple, il suffisait d’arracher la partie supérieur du maïs pour permettre au choix la pollinisation ou le changement de genre du maïs, au final je n’ai pas vraiment compris, d’un discours à un autre plus rien ne faisait sens. Et si j’en crois ce que je viens de lire, finalement les idées se recouperaient, des histoires de « multiplicateurs de semence » et de « castration ». En bref, un travail pas physique et dans le fond pas forcément désagréable puisque comparable à une balade dans les champs.

Si seulement… à croire que certains aiment rendre le travail désagréable et j’ai rencontré ainsi mes premiers salopards de fermiers. Il n’a suffit que d’une règle ingrate et stupide pour les rendre à mes yeux insupportables : l’interdiction de s’asseoir si ce n’est évidemment à l’heure de la pause. Je peux comprendre le désir de rentabiliser notre présence, finalement nous représentons dans ces heures de travail leur récolte autant que leur argent ainsi il est important pour eux de nous voir avant tout enchainer les ranger de maïs les unes après les autres, de vérifier et revérifier que toutes les têtes soient correctement décapitées mais quand vient le temps de l’attente est il vraiment humain d’interdire le repos ? Quand le soleil nous assèche et que la terre nous appelle pour une fraction de relâche, quel est le mal de se laisser aller, de remplacer l’attente debout par l’attente assises et confortable ? Puis c’est ajouté à ça les trajets en mini de bus de trois heures, le matin et le soir, pour aller dans certains champs et les journées qui commencent alors à 4h du matin pour finir à 20h. Pour 10h de boulot, 6h de route sans air conditionné et des fermiers qui refuse de payer une partie du trajet. Un temps de latence inutile, l’impossibilité de dormir vraiment sur le chaos des routes et dans la chaleur d’un mini four. Leur rentabilisation avant tout mais que font ils alors de notre temps à nous, de nos heures de sommeil raccourcies, de notre vie privée ? La sensation d’être pris pour des moins que rien et le salaire qui ne suit pas vraiment quand on enlève les 10 dollars de trajet journalier. Puis les semaines à trous, les champs boueux où l’on choisit d’être pied nu pour pouvoir avancer presque plus librement à travers les rangers. Le maïs envahit par les herbes, chaotique et la difficulté à se frayer un passage, la peau rougit par le frottement des feuilles et la journée sous 42° qui aura fini de nous achever.

le corn detasseling à Dubbo en Australie par marie M   le corn detasseling à Dubbo en Australie par marie M   le corn detasseling à Dubbo en Australie par marie M

Cette impression des « Raisins de la colère », le vent brulant qui n’offre aucun repos et un soleil tenace où seul le nuage passager permet alors un fragment de répit. Ce jour-là, même les litres d’eau avaler goulument n’auront rien changé, il nous fallait continuer d’espérer la fin de la journée après trois heures de route pour se débarrasser enfin de la chaleur suffocante. Et moi qui appréciait travailler en pleine air, ce soir-là, j’ai pensé plus jamais et ai évalué dans mon esprit une alternative que peu satisfaisante. Nous étions fin janvier et je ne cumulais que très peu de jours de ferme. Malgré la possibilité de les faire grâce à ma famille australienne, il était aussi nécessaire que j’économise un peu pour repartir pour de bon. Mon visa expirant le 19 février, je n’avais pas la possibilité de partir vraiment à la recherche d’une autre ferme loin de Dubbo, de payer à nouveau un logement pour ne pas être sur de finir au final mes 88 jours. J’ai donc du me tourner vers l’option de secours, celle que je souhaitais par dessus tout éviter : travailler à l’abattoir.

L’enfer de l’abattoir

Je ne ferai pas l’erreur deux fois, je ne citerai pas le nom de l’entreprise pour lequel je bosse actuellement. Cette fois j’ai bien écouté lors de la formation, j’ai pensé à ce futur article quand ils ont précisé qu’il était impossible pour nous de poster des images ou parler de … sur les réseaux sociaux ou autre. Ce qu’il se passe en enfer reste en enfer. L’enfer, hell, c’est le petit nom sympathique que je donne à cet endroit dans lequel je bosse depuis maintenant à peine plus d’une semaine. J’ai donc arrêté le maïs qui avait de toute façon cessé de m’appeler plus d’une fois par semaine pour commencer ce que je pourrais décrire comme la pire expérience « professionnelle » de ma vie en compétition serrée avec l’hôtel. Le problème c’est que parler de l’abattoir n’est pas aussi évident qu’il en a l’air car finalement ce n’est pas seulement l’expérience de la viande en sois qui est désagréable mais les fragments de réflexions qui l’accompagnent. Fragments car le travail est tel que mon cerveau ne fonctionne plus vraiment, le bruit environnant quoi que assourdi par le port des boules quies empêche tout acheminement réel de la pensée. Pendant des heures, des idées tournent dans ma tête comme un poisson dans un bocal mais ne mènent nulle part et j’ai ce sentiment de devenir débile. Loin de « l’être pensant », je deviens l’automate abrutis par la répétition et mon cerveau se vide, s’épuise et n’est réveillé alors que par l’écoeurement de mon environnement.

Les jours se ressemblent et se répètent malgré le changement de poste durant la journée et je reste abasourdi quand certains me disent travailler là-bas depuis plus d’une dizaine d’année. Loin de moi l’idée de les juger, finalement je ne peux que les respecter car leur sourire et leur gentillesse donne à ce lieu une atmosphère tolérable. Je me rappelle alors la cuisine industrielle dans laquelle j’avais fait quelques heures quand j’étais à Wellington en Nouvelle Zélande. Je me souviens à quel point j’avais détesté ce travail mais que je me sentais coupable de m’en plaindre quand je voyais ces employés en service depuis vingt ans ou plus. A l’abattoir j’ai ce même sentiment et pourtant à écouter les autres, il est compréhensible que de travailler là-bas est préférable que de subir le mauvais traitement et le salaire de misère de certaines autres entreprises. En enfer, l’ambiance est chaleureuse malgré le froid, tout le monde se parle, rie et se respecte, le salaire est bon et les conditions de travail sont exemplaires ou presque. Et pour certain, on tombe presque dans le concept archaïque des filles qui partiront à l’université aux Etats Unis dans l’espoir d’obtenir leur MRS (Mme en français) sauf qu’en enfer garçons, filles, femmes, hommes… n’importe qui peut être à la recherche de l’âme sœur. Il m’aura fallu moins d’une semaine pour que je comprenne que la personne qui aura gentiment proposer de m’emmener en voiture le matin espérait en réalité aller boire une bière et que déjà l’ensemble de notre département était au courant de ses vues sur moi. On m’en aura fait l’éloge, rappelé mon jeune âge et mon céliba, pointé du doigts un mari et une femme, un couple créé en enfer pour le meilleur et pour le pire. « Love at first tenderloin » comme on en rigolera plus tard avec une amie, l’odeur de la viande qui s’infiltre jusqu’au lit conjugale, le « lamb shank » des mariés ! Oui parce que l’humour noir et le sarcasme finalement c’est ce que l’on fait de mieux quand on a les mains couvertes de sang après une heure de travail. Je me suis même mise à rire jaune quand j’ai imaginé utiliser le concept des photos de profil temporaire sur facebook et passé de « Je suis Charlie » à « je suis l’agneau » puis j’ai repensé à mes moutons de Nouvelle Zélande et ai forcé mon esprit à tourner une autre idée dans son bocal sanglant.

les moutons de Pointe de l'ile du Sud en Nouvelle Zélande par Marie M

L’abattoir c’est « Le Silence des agneaux » contre « Les Temps modernes ». Puis en y repensant, ce n’est pas le travail répétitif et long, ni l’odeur de la viande qui colle à la peau et au vêtement le plus pénible mais l’hypocrisie humaine, l’idée que n’importe qui ira acheter et manger cette viande mais que pas grand monde n’est capable de bosser dans un abattoir et moi la première. C’est le fait que l’on consomme et gaspille en quantité tellement importante qu’on en est venu à créer les abattoirs. Et quand mon cerveau me le permet, entre deux boites d’os empaqueté je pense à tout ça et ces idées me désolent. Je ne suis pas sure que j’aurai pu tenir plus de deux semaines. Je n’ai plus envie de m’imposer un travail qui me tire inlassablement vers le bas. Je ne supporte déjà plus l’odeur de la viande et même le bacon grillé du matin a perdu de sa saveur. La viande est redevenue animale, les membres encore chaud que j’entasse énergiquement dans des cartons, quelques heures auparavant, bougeaient alors d’eux même.

Si je ne souhaite pas me lancer dans un discours pro végétarisme ou végétalien, j’ai tout de même envie de vous faire part d’un décor qui donne tout son sens au terme de l’ « enfer » que j’utilise pour qualifier l’abattoir. Chaque jour de l’année ou presque, UN humain injecte un shot de tranquillisant (ou je ne sais quel autre substance chimique qui immobilise et sois disant anesthésie l’animal) à UN mouton qui sera ensuite allongé sur un tapis roulant et égorgé par UN autre humain. Le geste est alors répété 6000 fois lors de la journée, DEUX humaines tuent 6000 moutons par jour. Prenons 5 jours de travail par semaine, 4 semaines et demi par mois, 12 mois dans l’année et environs 13 jours fériée dans le New South Wales, nous arrivons à un résultat approximatif de 251 jours de travail par an, ce qui reviendrait à 1 506 000 moutons tué à l’année. Fidji (881 065 habitants) et la Nouvelle Calédonie (262 000 habitants) sont deux destinations phares des touristes australiens, si on ajoute leurs deux populations : 1 150 065 âmes humaines. En bref il y plus de moutons égorgées par année en enfer qu’il n’y a d’habitant sur Fidji et la Nouvelle Calédonie réunis, il nous faudrait donc ajouté encore quelques petites iles du Pacifique : Tonga, les Iles Cooks, Samoa… pour arrivé à ce chiffre impressionnant de 1 506 000 moutons tués par an et si les îles du Pacifique ne vous parle pas, prenez tout simplement les trois quart de la population parisienne et vous aurez alors une petite idée. Et je ne parle alors que d’un abattoir mais combien sont ils dans le monde et quelle part réelle de cette viande mangeons-nous vraiment ? Quel est la part la plus ignoble se salir les mains dans un abattoir ou ne pas être capable de tuer l’animal que nous surconsommons ? Le geste primitif ou l’hypocrisie humaine ? Ne serait-il pas déjà un pas pour notre conscience humaine que de limité nos achats de viandes tués dans des conditions inhumaines, relativisé nos envies plus que notre besoin de viande pour préconiser un choix responsable dans nos achats alimentaires ?

Voilà la dure réalité, les réflexions autour d’une expérience courte mais intense dans un abattoir de moutons. Et si ces chiffres ne vous suffisent pas, des exemples journalier de ce qu’il se passe en enfer vous feront peut être douté de ce qu’il y a dans votre assiette ou dans votre happy meal. Lors de la formation qui a précédé mes débuts d’emballeuses de viande professionnelle, il nous a été répété que chaque morceau représente de l’argent, du gras à l’os en passant par celui tombé sur le sol et peut être même piétiné involontairement. Ainsi le filet qui glisse entre les mains, s’étale de tout son long contre le sol déjà immaculé de sang se doit d’être déposé sur une table pour être ensuite nettoyé. Puis est arrivé la réalité, j’ai posé mon premier lambeau de viande sur la table installée à cet effet et quelques instants plus tard la superviseur l’a pris sans vraiment regarder et a rejeté sur le tas des morceaux de viandes prêts à être empaquetées. Mon lambeau de viande n’a pas subit la règle officielle des 5 secondes (moins de 5 secondes par terre et je peux encore manger ma tartine beurrée), plus de 10 secondes sur le sol d’un abattoir dégoulinant de sang et suintant de graisse, la viande sera tout de même emballé et vendu sous soucis d’hygiène supplémentaire. Vous vous imaginez peut être alors que la viande abattu en enfer est vendu dans le rayon discount des supermarchés mais détrompez-vous, là-bas nous produisons de la viande dite de très bonne qualité, vendu à des prix parfois exorbitants. Chaque jour, je vois un nombre infini d’employés rentrés dans la chambre froide sans se soucier de se laver les mains, sans rincer des bottes où la graisse peut parfois s’accumuler sur plusieurs jours. Pas plus tard qu’avant hier, j’ai vu cette femme se nettoyer le nez dans son mouchoir usagé et remettre directement les mains dans la viande, son mucus mélangé abondamment à votre prochain gigot car j’aurai peut être aussi oubliée de vous précisez qu’il est interdit de porter des gants si on ne manipule pas os et couteaux. Le contact entre la peau, les égratignures, les ongles sales et j’en passe est direct avec le steak tartare que vous n’aurez pas pu au moins désinfecter par quelques minutes de cuissons salvatrice. La liste restera exhaustive puisque mon propre dégout a ses limites, je vous laisse alors avec le votre, votre conscience humaine et votre raison et retourne en enfer pour 4 jours qui me semblent déjà comme une éternité.

L’expérience en ferme, les 88 jours, chaque backpacker les vie à sa propre façon, notre espoir reste pourtant commun : espérer obtenir cette deuxième année que nous désirons tant. Alors parfois l’humain perd sa place et la chasse aux jours prend le dessus, les fermiers en profitent et un bordel se crée. Heureusement dans ce jeu sans règles, sans foi ni loi, certains font encore la différence et tous ou presque nous repartirons avec les souvenirs extraordinaires ou du moins uniques de cette expérience en ferme. Je retiendrai la taille des vignes et sa simplicité journalière, la générosité de ma famille australienne, les personnes rencontrées dans le maïs ou en enfer, les rires et les échanges, les expériences uniques même si parfois difficiles, les histoires de ferme, de dortoirs et de voyageur et mes 88 jours qui arrivent à leur fin… ENFIN !

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