J’ai commencé cet article sans trop savoir où aller, en réalité avant ces quelques lignes, il y a eu quelques digressions. Je me suis remise en question, j’ai écris n’importe quoi, j’ai ri et enfin j’ai trouvé. Je ne voyage plus au sens propre du terme, oui parce que je suis allée regarder et évidemment la première proposition a été en anglais :

« A voyager is someone who goes on a long trip, especially if he travels in a ship. Historically, voyagers have often been explorers. A voyage is a long trip to a faraway land, and people who go on voyages are called voyagers. »

Alors voilà, tout d’abord je ne suis plus sur mon voilier donc d’un point de vu technique, je ne suis plus une « voyager » et ensuite la France n’est pas vraiment pour moi « a faraway land » donc soyons terre à terre :

JE NE VOYAGE PLUS

Pourtant mon site, Breakonset, petit havre de paix mis au monde il y a plus de trois ans maintenant, est ce que l’on peut appeler typiquement un blog de voyage. Comment faire alors si je ne voyage plus ? Que raconter ? Quels exploits insensés, péripéties stupides et rencontres fortuites ? Quel « faraway land » raccrocher à ces mots ? D’où la difficulté de me mettre à écrire, d’où les quelques lignes perdues, vaguement réfléchies avant de comprendre que le sujet de mon article que je balade depuis des mois dans ma tête est là devant moi. Je ne parlerai pas de plages paradisiaques, de jungles ou d’oiseaux chapardeurs (quoi que l’envie de partager des images, permettra bien quelques échappées bucoliques qui n’ont absoluement rien à voir avec le sujet). Je ne ferai pas le point sur mon voyage puisque voilà il est fini, une page se tourne et j’en ai dernièrement fais la conclusion. Non maintenant, je ne suis plus en deuil, ni vraiment encore en prospection d’un nouveau billet d’avion, je suis là, en France, ici, et j’ai des choses à en dire.

Water taxi à Brunei par Marie M

Moralement

Depuis que je suis rentrée, je me suis interdite toute lecture d’articles parlant du fameux « après voyage », je ne voulais pas abîmer ma perception personnelle de ce que j’allais vivre. Je crois qu’avant toute chose, j’ai vu ce retour en France comme l’étape fatidique, primordiale de mon voyage de trois ans. J’ai cette mauvaise habitude de voir les évènements de la vie comme des niveaux, je dois faire face aux choses, je dois accepter, je dois vivre ce qui se présente à moi. Et là, la France c’était le Big Boss de la fin, le « challenge accepted », le climax final, j’allais enfin voir où toutes ces pérégrinations m’avaient porté, emporté, envolé, s’écraser. Ça a été un choc, dès le début, j’ai compris que j’avais foiré quelque chose, que j’étais revenue changée mais qu’en France je ne pouvais pas m’empêcher de me remettre à ma place. J’ai eu ce sentiment de mettre derrière moi ces trois ans de vie parce qu’il était impossible pour moi de les partager correctement.

Par peur de paraître prétentieuse, j’ai laissé de côté les instants les plus intenses de ma courte existence. Par peur de ne pas être entendue, de ne toujours pas parler assez fort, assez bien. Par peur de décevoir, de trop en dire aussi et de devenir encombrante avec mes histoires. Par peur de montrer que j’avais grandi, changé mais que j’étais aussi restée la même. J’ai tellement essayé d’être forte que je me suis voilé la face.

On ne revient pas indemne d’années passées parfois en dehors de sa zone de confort et ça, je n’ai pas réussi à l’exprimer, je n’ai pas réussi à parler de ce que j’étais devenue. Je suis rentrée en France avec des idées bien précises, je voulais mettre au clair certains aspects de mon passé qui n’avait jamais cessé de me hanter et quand j’ai vu que ça ne pouvait pas simplement se passer comme ça, j’ai perdu pied et je me suis enfoncée dans un déni majeur. Inconsciemment, je m’étais tellement mise la pression que j’ai gentiment échouée.

La jungle de Taman negara niah à Bornéo en Malaisie par Marie M   La jungle de Taman negara niah à Bornéo en Malaisie par Marie M

C’est donc après deux mois et demi que j’ai décidé de faire face à tout ça, d’arrêter de courir entre telle ou telle personne. J’ai passé tout mon temps en France à essayer de gérer des retrouvailles qui étaient absolument extraordinaires, émouvantes, inattendues mais aussi extrêmement fatigantes. J’ai couru après l’absence, le « temps perdu », j’ai cru qu’il fallait tout rattraper, là, en quelques mois et je me suis oubliée. J’ai laissé de côté ce que j’avais compris de moi-même pendant ce voyage, je suis une personne introvertie, pour réellement me ressourcer il me faut plus que du silence mais de la solitude. Jusqu’à franchir mes limites, jusqu’à ce que mon corps réagisse et me lance un signale d’alarme. Je n’en pouvais plus, radicalement plus…

Je ne pensais plus mais errais dans mon esprit, le vague à l’âme et la larme beaucoup trop facile. J’étais devenue d’une fragilité presque inquiétante et incapable de ne pas m’émouvoir devant le plus anodin des aléas de la vie. J’avais perdu de mon appétit pourtant exagéré depuis le retour à la nourriture française, dormais peu et mal. Il fallait donc que ça s’arrête, que j’exalte à nouveau dans les détails de la vie que j’aime habituellement avec simplicité. J’ai eu besoin de me retrouver et par chance, j’en ai eu la possibilité. Pour une semaine, ma maman partait en Italie et me laissait son appartement. Pendant une semaine, j’avais un lieu à moi dans une ville où je ne connaissais personne ou presque. Loin de mes ami(e)s, de ma famille, du reste du monde. Un cocon rien que pour moi, l’espace et le temps pour me laisser aller à mes envies, mes flemmardises, mes plaisirs… Sans horaires, ni contraintes, une possibilité qui en réalité dans notre société actuelle devient de plus en plus rare. Entre trois ans de voyage et deux mois et demi de retour, je m’offrais la chance d’être avec moi-même et surtout de pouvoir enfin réfléchir à tout ce qui était en train de m’arriver.

Kampong ayer à Bandar Seri Begawan à Brunei par Marie M     Kampong ayer à Bandar Seri Begawan à Brunei par Marie M

 Kampong ayer à Bandar Seri Begawan à Brunei par Marie M

Je me suis sentie alors incroyablement bien. J’ai passé des heures à lire, à écrire, à regarder des films. J’ai cuisiné de bons petits plats, ai préparé de la pâte à crêpes la veille pour le lendemain, ai bu du bon café, des bières appréciables. J’ai écouté, là, cette petite voix au fond de moi qui me disait « prends ton temps » et qui avait tellement raison. J’ai passé trois ans à bouger inlassablement et deux mois et demi à ne pas passer plus de quelques jours au même endroit alors qu’en réalité j’avais besoin de me mettre face à moi-même, accepter ce que je suis et me poser.

Concrètement

Le retour en France, ce fut des émerveillements, des chocs, des surprises et certaines déceptions. Le pain et la variété des plats, le goût extraordinaire de simples recettes françaises qui m’avaient tant manqué. Il y avait les rayons entiers de yaourts et desserts, 7 mètres de choix de chocolat et des bières à des prix illusoires après la Nouvelle Zélande et l’Australie. Je me souviens encore de mon air ébahi quand je suis entrée pour la première fois après trois ans dans un Carrefour français (j’ai testé ceux d’Indonésie… grosse déception !), j’ai accouru vers ma mère pour lui faire part de ma surprise, de mon enthousiasme et elle m’a gentiment répondu que pourtant il n’était pas bien grand ce supermarché.

J’ai toujours adoré passer du temps dans les grandes surfaces, les marchés, les bouis-bouis du coin à l’étranger, je trouve que c’est une façon presque authentique de découvrir une population, voir comment et où elle se nourrit. Je ne m’attendais pas à vivre l’une de mes « visites » les plus marquantes de supermarché en France, surtout après ceux en Corée ou aux Etats Unis et pourtant j’ai parcouru les rayons la larme à l’œil… Le consumérisme m’a ému et en y réfléchissant j’en ai un peu honte.

Sarikei market à Bornéo en Malaisie par marie M

Sarikei market à Bornéo en Malaisie par marie M              Sarikei market à Bornéo en Malaisie par marie M

La petite déception gustative fut le café, moi qui avais tant vanté notre café à l’étranger, j’ai été presque offusquée de voir un café crème ou un cappuccino ! Ayant passé tant d’heures en Australie et en Nouvelle Zélande à étudier l’art du café et surtout de la mousse de lait, je n’en revenais pas qu’en France on soit encore tant à la traîne. Je rêve parfois de passer derrière le bar et de me préparer un de mes cafés favoris : le piccolo !

Ce sont des détails amusants, c’est faire face un petit « choc culturel » dans son propre pays et j’ai adoré tous ces instants de redécouverte, de remise à niveauJe ne me remets toujours pas de l’appellation « sans contact », cette façon tellement française de nommer les choses, presque terre à terre. J’en ai beaucoup ri ! J’avais tellement de choses à apprendre et réapprendre et encore maintenant je me délecte de pouvoir parfois vivre dans mon pays avec un petit millimètre de recul.

J’ai retrouvé les librairies, les expos, les théâtres, le foisonnement culturel qui m’avait tant manqué. Les lecteurs et lectrices dans le métro avec ces livres si beaux, si papier, si précieux à mes yeux ! Les magazines et les kiosques dans les rues. La campagne si verdoyante et son éclectisme passionnant : petit village tout de pierres construit en Ardèche, les toits rosés du sud, la roche sombre des maisons en Auvergne… J’avais oublié la diversité de la France, son passé tellement présent. J’avais oublié la richesse de mon pays, sa beauté extraordinaire. Je me suis dis alors qu’on avait tant de choses si précieuses et différentes à préserver qui faisaient l’unicité de ce si beau pays. C’est dans ces instants là, d’ébahissement, de profond charme visuel, que je me suis sentie confronté au stéréotype français si connu et si dur à assumer : nos pleurnicheries, plaintes, objections, protestations, geignements, pleurs, gueulantes, contradictions, lamentations, jérémiades, dénégations, criailleries… puisqu’il existe tant de mots pour les qualifier. Nous, peuple français, locaux de ce superbe pays, sommes les plus grands râleurs de notre monde pourtant si vaste.

Je connaissais comme tous, ce trait de caractère qui nous est si familier mais jamais je ne l’avais vécu, perçu de façon si évidente. Des trois minutes d’attentes pour prendre le métro, aux dix minutes d’embouteillage, aux lits pas assez confortables d’une chambre d’ami, le boulot, les courses, les autres, nous-même… On n’en loupe pas une, la vie est dramatique et je m’amuse toujours à faire remarquer que, moi-même, je râle en faisant cette remarque.

La jungle de Taman negara niah à Bornéo en Malaisie par Marie M    La jungle de Taman negara niah à Bornéo en Malaisie par Marie M

Ce fut un de mes premiers chocs quand je suis arrivée, c’était à croire que le bonheur n’était pas français et ça m’a profondément bouleversé. Une sorte de cercle vicieux était imposé et j’ai eu alors l’envie de fuir, de repartir très vite, de reprendre ma vie de nomade instable mais pourtant bien plus épanouie. Loin de moi les jugements de valeur et je n’oublie pas les si nombreux coups durs pendant mon voyage, les retours à la réalité parfois si angoissants mais en rentrant en France j’avais ce besoin de dire au monde entier : « Je l’ai fais, toi aussi, tu peux le faire. Je n’ai pas de la chance, j’ai seulement été un peu plus à l’écoute ».

J’ai vécu une sorte de rejet, je ne voulais pas voir mon propre pays comme une possibilité pour moi ou pour les autres, la réalité était ailleurs et il fallait partir pour être capable de s’extraire de ces dénégations perpétuelles. J’ai enterré en moi cette colère, je ne voulais pas l’imposer car moi-même je voyais le manque de tolérance dans mes propres pensées. J’étais en France pour être heureuse, pour vivre mes retrouvailles tant attendues, loin de moi l’idée d’affronter ce qui se passait vraiment en moi, je me suis perdue dans l’abîme de ma lâcheté. J’ai tellement voulu prouver que ce voyage avait été un bienfait que je n’ai pas fait face à la réalité à la situation, il n’était pas si anodin de rentrer en France après trois ans.

Moralement, encore !

Je crois avoir eu aussi du mal à gérer ma situation, à la question « Et toi tu fais quoi ? », je ne savais pas quoi répondre. Je trouvais prétentieux de répondre tout simplement « je voyage » alors qu’en réalité je souhaite réellement en faire ma vie. Je me perdais dans des réponses sans queue ni tête que je trouvais d’un snobisme découragent ! Je pouvais paraître si cool, si hippie, si backpackeur avec mes trois ans d’exploits et de rencontres alors que je perçois ces trois années de ma vie de façon tout à fait normal, presque logique et assez loin de l’idée même d’Aventures.

J’ai vécu des expériences, des instants incroyables, j’ai des histoires, des pleurs, des rires mais dans le fond j’étais ce petit bout de moi qui continuait de se balader sans vraiment trop savoir pourquoi il fallait absolument que je rentre, alors je ne l’ai pas fait. J’ai juste continué mon chemin, tout comme certains accepteraient une promotion, un emménagement à deux, un chien, trois chats et deux canaris. De mon côté j’ai organisé ma vie en billets d’avions, en déplacements, en petits boulots, en lieux, en liens de cause à effet. Alors quand je me suis retrouvée face à des « C’est extraordinaire », « C’est fou », « C’est grandiose, comme tu as de la chance », je me suis sentie un peu déroutée.

Batu Taman negara niah à Bornéo en Malaisie par Marie M

Je ne suis pas une fille cool, je ne suis pas une personne courageuse, je suis même relativement timide, tout à fait introvertie et parfois extrêmement flemmarde mais cette vie de voyage s’est présentée à moi et ce fut d’un naturel jouissif que de la suivre et d’en profiter. Parfois, je finis par acquiescer, oui, c’était extraordinaire mais en réalité ce que je voudrais dire c’est que ce périple est à la portée de tous et que je ne suis rien de plus qu’une fille de 26 ans terriblement peureuse !

Concrètement, encore !

J’en arrive alors à un point qui fut de loin ma plus grosse déception. En étant de l’autre côté du monde, j’avais suivi de loin tout le combat admirablement tenu contre le harcèlement de rue. Enfin le problème commençait à se faire entendre petit à petit. En Australie, tout comme en Nouvelle Zélande, j’avais presque oublié ce que pouvait être les remarques et gestes déplacés ou même tout simplement des commentaires physiques. Si je sortais, le jeu de la drague lourde était toujours de la partie, je me devais toujours de remettre gentiment certaines personnes à leur place mais quand je suis arrivée en France j’ai rapidement compris à quel point on m’avait laissé tranquille. Alors peut être que je ne suis tout simplement pas au goût des populations du Pacifique mais en réalité il ne s’agit pas d’une question de goûts ou de préférences physiques mais avant tout de respect et de savoir vivre.

Insectes de Taman negara niah à Bornéo en Malaisie par Marie M   La jungle de Taman negara Bako à Bornéo en Malaisie par Marie M

Je suis littéralement choquée du nombre de remarques que j’ai pu recevoir dans les rues en deux mois et demi, des regards obscènes, du comportement d’autrui… Rien de « grave », pas de violence, d’attouchements… ce qui laisse entendre que finalement une sorte de normalité s’est instaurée dans ces attitudes. La femme en France, malgré sa liberté d’action et de penser, reste injustement objectivée, mannequin de vitrine qui devrait pouvoir supporter les commentaires placidement. À croire qu’au 21ème siècle, la femme reste avant tout un physique et d’ailleurs ne nous détrompons pas, on adore ça ! Ce qui me ramène tristement à une statistique dernièrement entendue : aujourd’hui, en France, une jeune fille de 11 à 14 ans sur 5 est en sous poids, le taux de maigreur a quasiment été multiplié par cinq en dix ans. Je ne prétends pas que la superficialité n’existe pas en Australie ou en Nouvelle Zélande (LOIN de là !!), que le rapport au physique n’est pas un problème mais en rentrant j’ai été scandalisée de voir que personnellement on ne me traitait pas de la même façon qu’en étant là bas. Ça ne m’empêchera pas certes de vivre, de sortir, de m’habiller tel que je le souhaite mais je remarque que les mentalités restent encore à changer et que le combat est tellement loin d’être terminé.

C’est un quotidien silencieux, presque imperceptible parfois, allant des stéréotypes genrés aux normalités abusives et si je peux accepter certaines réflexions complètement sexistes d’une personne âgée, je ne peux pas le supporter de quelqu’un de ma génération. Je me raccroche alors à toutes celles et tous ceux qui se battent et continuent d’espérer que rien n’est perdu d’avance, à ces combats magnifiques et positifs.

Kampong ayer à Bandar Seri Begawan à Brunei par Marie M

Je suis dure, je parais sûrement injuste mais revenir après trois ans n’a pas été aussi facile que je l’imaginais et j’avais besoin d’exprimer ce kaléidoscope d’émotions que j’ai éprouvé ou apprécié. Si à l’oral je n’arrive pas toujours à m’exprimer, l’écris me permet de trouver les mots, de me relire et de trouver avec un peu plus de justesse ce que j’ai ressenti. Depuis que je suis rentrée, j’ai noirci des pages et des pages d’un carnet dédié à mon retour en France et écrire un article est comme la continuité de ces lignes manuscrites. Je fais ainsi face, noir sur blanc, à ce qui s’est passé en moi et autour de moi. Ce sont des réflexions personnelles, presque égoïstes mais aussi nécessaires pour aller de l’avant. C’est pourquoi le tout manque de continuité, de logique parce que finalement c’est de cette façon que j’ai vécu ces deux mois et demi. Et maintenant, une fois que ces mots ont pu être émancipés, je me sens plus apte à recevoir tous ces détails de vie, cette simplicité du jour le jour, cette beauté de l’instant présent. Après ces quelques jours de solitude, j’ai retrouvé la force nécessaire pour embrasser le monde et d’ici quelques mois repartir à nouveau vers un voyage plus libre, plus en accord avec moi-même.

 

* * *

 

Maintenant le voyage, je l’accepte

Il est mon identité précieuse

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